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État de nature et relations internationales dans la pensée de Thomas Hobbes

Tout étudiant de théorie politique sait que Thomas Hobbes changea la doctrine des relations internationales dès qu’il les conçut sur le modèle de son état de guerre, qui serait la condition naturelle de l’humanité s’il n’y avait pas un État capable de contenir la guerre de tous contre tous. Son époque est celle de la fin des Empires. On assistait déjà depuis Philippe le Bel à une sorte de downsizing des États, dont l’adage "le roi est empereur dans son royaume" pourrait constituer la synthèse.

À une époque où l’Espagne a hérité de la dignité et des prétentions impériales, Hobbes a le flair de se rendre compte que l’avenir est aux États de dimension géographique réduite, mieux encore: aux États dont l’extension (territoriale) se réduit mais dont la compréhension (c.à.d. l’intensité des rapports intérieurs: la souveraineté) se renforce. On pourrait les appeler des États post-impériaux, qu’on dira plus tard "nationaux".

Hobbes conçoit ces Etats à l’image des individus - tel est le noyau de ses idées sur les affaires internationales. Il ne s’attarde pas sur les rapports extérieurs des États, mais ses quelques remarques à ce sujet seront promises à un avenir fructueux. C’est en les considérant comme des hommes (c.à.d., des individus) qu’il pourra comprendre qu’ils soient tout à fait indépendants les uns des autres, donc en guerre les uns avec les autres, l’inexistence d’une autorité commune étant ce qui définit l’état de guerre.

Mais cette proposition pose autant de problèmes qu’elle en résout. Et le plus grave de ces problèmes est que, si le rapport de guerre entre les individus les mène à la mort violente (leur vie étant "solitaire, besogneuse, pénible, quase-animale, et brève", pour employer la traduction Tricaud du chap. XIII du Léviathan [Paris, Vrin, 1973, p. 125]), un rapport analogue de guerre entre des États ne les conduit pas forcément à la mort.

J’ajouterais que dans une économie mercantiliste, telle que Hobbes la décrit dans le chap. XXIV du Léviathan, la guerre entre les États est précisément ce qui les fait vivre. Le même principe donc qui assure la mort violente des individus apporte la vie aux États: voilà l’énorme différence entre le modèle de la guerre inter homines et son application aux États.

Deux remarques s’imposent ici. Nous avons déjà indiqué que Hobbes consacre peu de mots aux relations internationales. Son passage le plus connu à ce sujet n’occupe qu’un seul paragraphe du chap. XIII du Léviathan. Une certaine spéculation est nécessaire pour comprendre ce qu’il a laissé implicite. Il faudra donc en faire les frais. La deuxième est que la guerre ne s’identifie pas à la bataille. Si par hasard notre penseur était plus sympathique à Aristote, il pourrait même dire que la guerre est à la bataille comme la puissance à l’acte. La guerre est un état où la bataille n’est que possible, celle-ci étant le conflit actuel, où les armes se déploient effectivement.

On doit partir de cette distinction entre la guerre et la bataille, pour comprendre la différence entre le conflit des individus sans État et celui des États. Toute la question est dans ce passage de la guerre à la bataille. Si nous n’avons que des individus, si nombreux soient-ils, la confrontation armée de fait s’avère une possibilité au premier degré. Mais si nous avons des États, c’est-à-dire, des unités plus consistantes et plus fortes, la menace de guerre ne se traduit plus en des batailles constantes et fréquentes.

Dans le premier cas, la guerre n’est pas seulement à l’horizon: elle devient présente assez facilement, ce qui rend la vie dangereuse et courte. Mais dans le second cas la guerre est plus rare – plus abstraite: elle renvoie moins à une empirie qu’à un genre de rapports.

Ou disons-le en d’autres mots: la guerre est de jure dans les deux cas, mais elle ne devient systématiquement de facto que dans l’absence de l’État. C’est systématiquement et par définition que les individus non sujets à un pouvoir commun sont menés à la guerre et à la mort prématurée. De même, un État inhibe la guerre, par définition et systématiquement, à l’intérieur de ses frontières. Mais, dès qu’on parle des rapports internationaux, la paix n’est pas un effet aussi systématique et par définition. C’est par le jeu des rapports de facto qu’une relative paix internationale, conçue comme une guerre à faible fréquence de batailles, se produit. Les relations internationales sont donc de guerre (de jure) et de commerce (de facto).

Ce constat – que la bataille est plus fréquente entre des individus qu’entre des États – se doit à une raison qui peut paraître choquante à première vue, et que je me propose de formuler de la manière suivante: c’est justement la menace de guerre entre les États qui les empêche de se plonger dans des batailles sans fin. Au niveau des individus il n’y a pas de garde-fous les protégeant de la conversion de la guerre en bataille. Aucune institution, aucun check ou balance (pour utiliser ici, à dessein, des mots absolument étrangers à l’univers de la politique institutionnelle hobbésienne – des concepts dont l’intensité dans la politique anglaise ultérieure fera que les théories de Hobbes soient moins capables de l’expliquer que celles de Locke et de Montesquieu) ne pourra arrêter cette puissance belliqueuse qui est intrinsèque aux rapports inter homines dans l’état de nature.

Et pourtant, dès que l’on passe au niveau des États, c’est précisément la menace réciproque de guerre qui les permet de ne pas se livrer à des batailles perpétuelles. La guerre entre les individus était marquée par un mouvement ininterrompu, chaotique, frénétique, ne leur accordant nul répit, nul repos; mais pour parler des États Hobbes emploie des mots qui soulignent l’immobilité des acteurs: les rois sont comme figés, "dans la situation et la posture des gladiateurs, leurs armes pointées, les yeux de chacun fixés sur l’autre" (chap. XIII, p. 126). La situation est loin d’être heureuse, mais une relative immobilité prévaut ici sur la mobilité, et c’est justement ce qui distingue la bataille quasi-perpétuelle inter homines, menant rapidement à la mort violente, de la guerre internationale, à laquelle on peut plus ou moins s’accomoder.

On pourrait essayer d’expliquer cette différence par le nombre des acteurs présents dans chacun de ces deux cas. Dans le premier cas, celui qui oppose des individus, on a un combat un à un, ce qui rend facilement réversible la supériorité éventuelle que la force brute puisse accorder à chacun. Hobbes pourrait citer l’histoire romaine des Horaces et des Curiaces, où l’avantage des derniers est renversé par la ruse du dernier Horace. Mais, si l’on passe au deuxième cas, celui de la guerre de jure entre des États, la bataille opposerait des unités bien supérieures en nombre, inspirant donc une certaine précaution à d’éventuels attaquants. Cette distinction a sa valeur, mais il faut tenir em compte le fait qu’elle n’apporte d’explication que négative. Elle ne ferait que nous expliquer pourquoi la guerre entre les États ne dégénère pas facilement en bataille.

Il faut aller plus loin: il est nécessaire de proposer une explication positive de la guerre internationale. Je propose de comprendre que la guerre entre les États (la guerre, pas la bataille, ou pas forcément la bataille) est productive. La différence est là: entre des individus, la guerre est destructrice. Elle accélère la mort violente, la faisant venir plus tôt que ne le ferait la nature. Elle empêche tout ce qui donne valeur à la vie, l’agriculture, la navigation, le commerce, l’industrie. Mais la guerre entre les États est précisément ce qui les fait vivre. Tout contemporain avisé de Hobbes qui lirait ce passage du chap. XIII du Léviathan où la guerre (entre les individus) est décrite par l’absence des conditions presque élémentaires de survie serait capable d’y reconnaître précisément les traits qui définissent l’économie internationale de l’époque. Car qu’était l’économie au XVIIe siècle sinon l’agriculture, la navigation, le commerce (l’industrie définissant la diligence des individus entrepreneurs, plutôt qu’un secteur actif de l’économie)? Et la navigation et le commerce associé à elle, qu’étaient-ils sinon le mode par lequel des peuples, voire des États, étrangers établissaient des rapports conflictuels mais enrichissants du point de vue économique? Bref, ce qui manque aux individus dans leur condition de guerre est exactement ce que l’état de guerre extérieur (la guerre, pas la bataille) apporte aux États.

Revenons à cet autre court passage du chap. XIII du Léviathan, où Hobbes parlait des yeux et des armes de chaque souverain braqués sur ses confrères ennemis, mais en ayant à l’esprit le chap. XXIV du même livre, celui où notre auteur parle de l’économie, qu’il appelera "l’alimentation et la procréation de la république (commonwealth)" (p. 261). Si le chap. XIII porte le noyau de l’hétérodoxie hobbésienne, si c’est là que des lecteurs formés dans la tradition aristotélicienne de la sociabilité naturelle de l’homme vont trouver des idées qu’ils prendront en horreur, par contre le chap. XXIV présentera des idées mieux acceptées par les hommes d’État et les théoriciens de l’économie du XVIIe siècle. Il s’agit d’un chapitre assez conforme aux idées mercantilistes en vogue à l’époque.

Deux points méritent d’être signalés dans la doctrine mercantiliste. Primo, elle établit une différence assez nette entre les commerces domestique et international. Tandis que le premier ne reçoit pas trop d’importance (Hobbes en parle plus ou moins en passant, dans le chap. XXI du Léviathan) ou de respect (dans le Béhémoth il accuse les marchands de désirer du pouvoir aux dépens du souverain légitime), le deuxième est le sang même qui nourrit un État. Signalons qu’il n’existe pas un commerce – ou une économie – en général, qui se diviserait en extérieur(e) et intérieur(e). L’économie internationale prime sur celle domestique.

L’alimentation de la république, pour reprendre le mot de Hobbes, se doit à la différence entre ce qu’on achète et ce qu’on vend à l’étranger. Là est donc la vie de l’État. Si "Life itselfe is Motion", si la vie elle-même n’est que mouvement, l’économie internationale est ce qui meut la vie sociale et politique. Je disais un peu avant qu’il existe un mouvement mortel, celui de la guerre de tous contre tous, et que les rapports internationaux mettaient en scène des acteurs immobiles. Il faut compléter: la politique internationale peut être celle de l’immobilité, mais l’économie internationale est celle qui, pour apporter la vie aux États, les met en mouvement. Il faudra que des États – indépendants, en guerre – existent. Un certain niveau de guerre – pour qu’on puisse s’approprier des excédents étrangers – est nécessaire au système, même s’il faut en même temps éviter que cette guerre ne dégènere en bataille.

Secundo, c’est un lieu commun de l’analyse des idées mercantilistes de dire qu’elles conçoivent l’économie internationale sur le même modèle que la guerre. La guerre et les échanges ont le même but, c’est-à-dire de produire un excédent économique. Deux siècles plus tard, Benjamin Constant reprendra cette analogie du commerce à la guerre, dans sa célèbre conférence de 1819 sur la liberté des modernes, mais cette fois-ci pour les opposer: il dira que le commerce est l’hommage rendu à la force de l’opposant; si dans le commerce comme dans la guerre on désire ce qui appartient à autrui, le commerçant se résigne à l’acquérir par l’argent, renonçant donc à tout acte de guerre. Constant voit ainsi, dans la généralisation du commerce, la promesse d’une paix générale entre les hommes. Ce n’est pas le cas à l’époque de Hobbes, où il y a homologie plutôt qu’antithèse entre les deux pratiques. On met alors l’accent non sur le mode d’acquisition du bien d’autrui, mais sur l’acquisition elle-même; une navette constante relie le commerce à la guerre, aussi bien dans les pratiques (les corsaires, les négriers, les impérialismes) que dans la théorie mercantiliste de la guerre.

Ainsi, si la guerre est la continuation du commerce international, et réciproquement, et si le commerce avec l’étranger est précisément ce qui nourrit l’État, il s’ensuit que la guerre commerciale donne vie aux États. La guerre entre des individus n’est que pillage et meurtre, apportant donc la mort aux acteurs isolés – mais la guerre internationale, qui ne dégénère pas forcément en bataille, assure la vie à ses acteurs, ces personae fictae que sont les États indépendants. C’est pourquoi le même modèle, tel le pharmakon platonicien, peut être létal dans l’un des cas et vital dans l’autre. C’est pourquoi la guerre internationale, loin d’apporter la mort, vivifie.

Ce caractère productif de la guerre et du commerce internationaux n’est pas sans nuances. Il serait absurde d’imaginer une immunité quelconque des États à la violence. Toute guerre implique des risques. Les États sont mortels. Leur compétition, de même que celle des individus, a un élément létal, qui est intrinsèque à la guerre. Mais la guerre des États leur accorde un sursis de longue échéance, du fait qu’elle exprime une logique plus rationnelle que la bataille permanente des individus. Cete logique est liée au fait que les États possèdent une vie économique, que Hobbes assimile à la vie tout court (cfr. le mot "alimentation", qui introduit le chapitre déjà mentionné sur l’économie).

Pour conclure: chez Hobbes, l’économie est, par définition, l’économie internationale. Les contrats et le commerce domestiques – même s’ils sont les plus conformes à l’étymologie grecque du mot économie - n’ont pas la même importance que les échanges forcément inégaux avec l’étranger. Ce qui donne vie à un État, ce qui le maintient vivant, est le volume des échanges avec l’étranger. Mais cette paix précaire ne vit que par l’inégalité des échanges. L’idéal mercantiliste est celui de maximiser les avantages dans les échanges avec autrui. Cet idéal ne peut se réaliser, cependant, que si on échange les richesses avec un non-État ou un État assez faible. C’est pourquoi le mercantilisme a besoin de colonies, mieux encore, d’établissements coloniaux qui drainent les richesses d’arrière-pays laissés plus ou moins à leur compte.

Le mercantilisme est un drainage. Son économie extérieure est très violente. C’est pourquoi, du moment qu’elle met en rapport des États – et non un État avec un non-État –, le conflit s’aggrave. L’Espagne peut saigner à blanc ses colonies, mais ne pourra appliquer le même modèle économique aux Pays-Bas. Les rapports internationaux, parce qu’inégaux par définition, comportent donc un fort élément de risque ou de bellicosité. Ou plutôt, le conflit se doit à ce qu’il y a égalité de jure et inégalité de facto entre les États, considérés du point de vue de leur richesse et de leur pouvoir. Les États miment donc la condition des individus dans l’état de guerre, dont Hobbes disait qu’il découle du "state of equality". Cela implique que chaque État désire, oui, la mort des autres. Cette conséquence mortelle de l’analogie individu-État connaît des nuances – l’immobilité des armées se regardant dans les yeux, mais également la proposition, dans le Béhémoth, d’une Sainte-Alliance des rois français et anglais contre les révolutionnaires des années 1640 – mais elle se tient toujours à l’horizon. Ce qui n’est pas grave, cependant, parce que le propre de l’horizon est qu’il s’éloigne sans cesse de nous: si la paix perpétuelle entre les États est impossible, leur guerre perpétuelle ne les empêche pas de vivre une sorte de trêve presque permanente. Rappelons que Hobbes décrit l’état de guerre (inter homines) par la métaphore du climat: le mauvais temps n’est pas fait que d’averses et d’orages, il est le temps où ceux-ci sont possibles – j’ajouterais, assez possibles, assez fréquents. On pourrait définir sa guerre internationale par la métaphore de l’horizon: on le voit toujours, mais il s’éloigne de nous. Un même paradigme intellectuel permet donc d’engendrer à la fois l’état de guerre entre des individus, qui doivent créer un État post-impérial s’ils entendent survivre, et un ensemble assez administrable de rapports internationaux entre les États indépendants, qui ne sont pas du tout sommés d’établir un État supra-national, que ce soit le vieil Empire médiéval ou une future, kantienne, anachronique à l’époque, ligue des nations.